Le gouvernement est critiqué pour avoir autorisé la vente à un groupe américain d’une société française qui fabrique des ventilateurs équipant notamment l’avion Rafale ou les sous-marins nucléaires français. Bercy assure que l’Etat va garder un droit de veto sur les décisions stratégiques.
Décision « suicidaire » et « grande braderie » de la souveraineté française, ou « examen exhaustif » accompagné de conditions « extrêmement strictes » ? Le gouvernement est sous le feu des critiques depuis mercredi 28 janvier, pour avoir autorisé la vente de l’entreprise française de défense LMB Aerospace à un groupe américain, Loar Group.
Des responsables politiques, à gauche comme à droite, ont critiqué une perte de souveraineté contraire aux objectifs français de réarmement et de protection des entreprises. Le gouvernement assure avoir imposé des conditions « extrêmement strictes » à cette cession et conserver un droit de veto sur toute décision stratégique.
L’entreprise LMB Aerospace, créée en 1956 et dont le siège est situé à Malemort-sur-Corrèze (Corrèze), est spécialiste de la conception et de la fabrication de moteurs et ventilateurs électriques. Elle emploie plus de 75 salariés à travers une dizaine de sites dans le monde, et sa production équipe des véhicules civils, mais aussi militaires : l’avion de combat Rafale de Dassault, les hélicoptères Tigre d’Airbus, des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de Naval Group, ou encore le porte-avions Charles-de-Gaulle.
Les trois fonds d’investissement français qui détiennent LMB depuis 2022 (Tikehau Ace Capital, Amundi Private Equity Funds et IDIA Capital Investissement) avaient annoncé entrer en négociations exclusives avec l’américain Loar Group en février 2025 (PDF). « Un fonds français décide de la vendre, c’est son droit », a assuré sur TF1 le ministre de l’Economie, Roland Lescure, vendredi. Problème : il n’y a « pas de repreneur français [ni] européen », selon le ministre.
Le 26 décembre, l’Américain Loar Group, qui se décrit comme un fabricant et fournisseur de composants pour les industries aérospatiales et de défense dans le monde entier, annonçait dans un communiqué (PDF) « la finalisation de son acquisition de LMB Fans & Motors (LMB) pour 367 millions d’euros (…), après autorisation délivrée par le ministère de l’Economie et des Finances dans le cadre de la procédure française de contrôle des investissements étrangers ». LMB réalise 30% de son chiffre d’affaires aux Etats-Unis, et son PDG, Thomas Bernard, s’est installé aux Etats-Unis en 2016 pour développer le marché nord-américain de l’entreprise.
Mais la polémique a éclaté mercredi, lorsque le média La Lettre a affirmé que le ministère de l’Economie et des finances avait « validé le passage de l’équipementier aéronautique sous pavillon américain, sans exiger l’implication de [la banque publique d’investissement] Bpifrance », alors que « cette condition avait été mise en avant par la direction générale de l’armement » (DGA).
Les oppositions ont rapidement réagi à cette annonce. A gauche, la députée LFI Aurélie Trouvé a qualifié de « suicidaire », sur X, la décision de faire passer « un industriel stratégique pour la défense et l’aéronautique françaises entre les mains des USA de Trump ». Les communistes et les socialistes se sont également indignés de la cession, critiquant respectivement sur X une « trahison » et « un nouveau renoncement à notre souveraineté industrielle et énergétique ».
A l’extrême droite, le président du RN, Jordan Bardella, a dénoncé sur X une « grande braderie », alors que « le réarmement de la France est une nécessité vitale » et « que le monde qui vient remet en cause toutes nos certitudes ». La présidente du groupe RN à l’Assemblée, Marine Le Pen, a accusé sur X le gouvernement d’avoir commis « une véritable trahison contre la souveraineté nationale », affirmant que la France ne pourrait « céder demain des Rafale à un pays allié (…) sans l’aval [des Etats-Unis], du seul fait de la présence d’un composant américain dans ses appareils ».
Laurent Mazaury, député (Liot) des Yvelines, craint des problèmes de souveraineté à long terme. « Quand vous avez un char Leclerc, toutes les pièces que l’on compose sont importantes. Nous ne pouvons pas dépendre de pays étrangers pour avoir le droit d’usage, mais également le droit et la capacité à récupérer des pièces détachées », a expliqué l’élu à France 2.
La Direction générale de l’armement a pris la parole pour dégonfler une partie de la polémique. « Nous avons donné notre accord » à la transaction, a assuré au Parisien Benoît Laroche de Roussane, directeur de l’industrie de défense à la DGA, « après avoir étudié le projet industriel de l’acheteur pour connaître son intention ». Par ailleurs, LMB « a un savoir-faire de niche dans un domaine qui est important » mais « n’est pas une entreprise stratégique », nuançait jeudi sur franceinfo Guillaume Ancel, ancien officier de l’armée de terre. « LMB construit des composants de rang 2 qui vont être intégrés par un autre fabricant », des ventilateurs « pour refroidir des systèmes électroniques », et représente « moins de 10% du petit marché des ventilateurs militarisés », décrit le spécialiste, qui rappelle également que LMB « a appartenu à une société américaine jusqu’en 2012 ».
Le passage de LMB sous pavillon américain « a fait l’objet d’un examen exhaustif et rigoureusement détaillé dans le cadre de la procédure de contrôle des investissements étrangers en France, en coordination avec les ministères compétents », s’est défendu le ministère de l’Economie à franceinfo mercredi. « Le gouvernement a imposé à l’investisseur des conditions strictes de maintien en France et de modernisation des capacités industrielles, indispensables à la poursuite des activités stratégiques de LMB », a ajouté Bercy.
Parmi ces conditions, le gouvernement a notamment imposé le « maintien de la production en Corrèze » et le « respect des contrats avec les entreprises militaires françaises, sans limite de durée », a détaillé Roland Lescure sur TF1 vendredi. Mais surtout, « l’Etat, sans débourser un sou, prend une ‘action de préférence' » dans la nouvelle entité, a expliqué le ministre. Ce titre, également appelé une « golden share » et détenu par l’Agence des participations de l’Etat, donne à l’Etat « un droit de blocage » sur « toute décision stratégique » qui affecterait LMB.
L’Etat pourra également être représenté dans tout organe de délibération de la société qui serait mis en place, à sa demande, selon le ministère. « Tout manquement aux conditions imposées dans le cadre du régime de contrôle des investissements étrangers en France expose l’investisseur concerné à des sanctions sévères », termine Bercy.
« On souhaite être ouverts, mais très vigilants. Evidemment, on ne brade la souveraineté française, surtout en défense, technologies, santé, ou agroalimentaire, à aucun prix. »
Roland Lescure, ministre de l’Economie
à la presse
Le ministre de l’Economie rappelle également que « des entreprises comme [LMB], en France, il y en a d’autres ». Enfin, Roland Lescure a annoncé sur TF1 qu’il allait « lancer une mission parlementaire » pour réexaminer la procédure de contrôle des investissements étrangers. Cette procédure, renforcée par la loi Pacte en 2019, est « déjà une des procédures les plus strictes au monde », et « il faut qu’on la réexamine [pour] voir si on doit l’améliorer, l’approfondir, la rendre encore plus stricte », estime celui qui était rapporteur du projet de loi Pacte.
