Pour plus de 23 000 communes, un seul tour sera suffisant pour renouveler les sièges des conseillers municipaux le 15 mars. Si ce chiffre inédit est avant tout la conséquence d’une réforme du mode de scrutin, il révèle aussi la difficulté croissante à recruter des volontaires pour se lancer dans l’aventure politique.

« C’est vrai qu’il y a moins de suspense… » A Vorey-sur-Arzon (Haute-Loire), seule une liste, celle de la maire sortante, Cécile Gallien, s’est constituée en vue des municipales. « Je pensais qu’en face il y en aurait une », explique la vice-présidente de l’Association des maires de France, qui avait eu à affronter un candidat en 2020. Ce village d’environ 1 500 habitants est loin d’être un cas particulier : dans deux communes sur trois en France (très exactement 23 679 localités), les électeurs ne trouveront qu’un seul bulletin dans leur bureau de vote, lors du premier tour du scrutin, dimanche 15 mars.

Dans les communes de moins de 1 000 habitants, il s’agit de la première élection depuis la réforme du scrutin municipal. En août 2025, une loi y a étendu le scrutin de liste paritaire déjà en vigueur pour les autres localités. Par ailleurs, un nombre minimum de candidats pour composer une liste est imposé.

Or ces petites communes sont les principales concernées par le dépôt d’une liste unique. Ainsi, sur les 25 000 de moins de 1 000 habitants, 78% sont dans ce cas, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Ce phénomène est particulièrement prégnant dans le nord et le nord-est de l’Hexagone, où ces villages sont plus nombreux.

« On s’y attendait, au regard de la réforme sur le mode de scrutin », note Eric Krezel, maire de Ceffonds (Haute-Marne) et vice-président national de l’Association des maires ruraux de France (AMRF). Avant la réforme, dans la plupart des zones rurales, il y avait une liste, et deux, trois ou quatre personnes qui candidataient à côté, mais sans constituer une deuxième liste complète », souligne-t-il.

Aux yeux de l’édile, la présence d’une liste unique dans les petits villages ne constitue pas forcément un signal négatif. « Souvent, la liste est ouverte pendant plusieurs mois avant le scrutin, les gens discutent et tout le monde peut y entrer sans barrière partisane, souligne l’élu. Alors que dans un village de 150 habitants s’il y a trois listes par exemple, ça va être la crise ».

Plus la localité est peuplée, moins le phénomène est répandu. Pour ces élections, une commune sur deux de 1 000 à 3 500 habitants compte une liste unique. Le pluralisme est encore plus fréquent dans les villes de plus de 3 500 habitants, où seules 17% d’entre elles ne verront pas s’affronter plusieurs candidats, bien que leur nombre augmente. Il a presque triplé depuis le scrutin de 2008, passant de 192 à 552.

Parmi elles, la cinquième ville la plus peuplée du Maine-et-Loire, Beaupréau-en-Mauges (24 000 habitants), qui regroupe d’anciennes communes rurales. Seule l’équipe de Régis Lebrun est sur la ligne de départ. Contrairement au scrutin de 2020, la liste d’opposition n’a pas réussi à se former, faute de volontaires, comme le rapportait Ouest-France en février.

C’est aussi le cas dans d’autres villes moyennes, comme Toul (Meurthe-et-Moselle), Cluses (Haute-Savoie), Villeneuve-Loubet ou Mandelieu-la-Napoule (Alpes-Maritimes). Dans cette commune limitrophe de Cannes, une ancienne tête de liste y voit un signal inquiétant. « Sur une ville de 22 000 habitants, s’il n’y a pas de liste d’opposition, c’est qu’on ne leur laisse pas la place, ce n’est pas par manque de candidats », dénonce auprès de franceinfo Jean-Valery Desens. Candidat en 2014 parmi cinq listes (la sienne avait recueilli 24,9% des voix) puis parmi deux en 2020 (18,45%), il a renoncé à se présenter cette année, déplorant une vie politique et associative locale « ficelée » par le maire en place, comme il l’a expliqué à ICI Azur. « La démocratie n’existe que quand il y a une possibilité de contradiction, là il n’y aura plus de contrôle, plus de débat. Ce mandat va être exercé sans contradiction, ça va affaiblir la démocratie », regrette-t-il auprès de franceinfo.

A Torcy (Seine-et-Marne), où vivent quelque 23 000 habitants, il y avait trois candidats en lice en 2020. Mais Brice Masseix, entrepreneur dont la liste citoyenne avait recueilli 8,8% des voix, n’a pas souhaité rempiler. « C’est extrêmement chronophage de monter une liste d’une trentaine de personnes, il y a beaucoup de travail administratif », témoigne-t-il auprès de franceinfo.

« Les électeurs jouent la sécurité et soutiennent les équipes déjà en place, ça offre peu de place à des challengers. »

Brice Masseix, ex-candidat à Torcy (Seine-et-Marne)

à franceinfo

Une étude publiée en juin 2025 par le Cevipof fait état d’une « crise de vocation chez les maires », soulignant le nombre record de démissions depuis 2020. « Quand j’ai constitué ma liste, certains citoyens se posaient des questions face aux agressions [contre les élus] qui se multiplient, à la charge de travail, et au fait de s’engager pendant six voire sept ans », témoigne Cécile Gallien, maire de Vorey-sur-Arzon.

D’autres facteurs sont évoqués. Danielle Klein, qui menait également une liste à Torcy il y a six ans (9,3% au premier tour), a renoncé à renouveler l’expérience après une fin de non-recevoir du maire sortant socialiste pour constituer une liste d’union. « A un an de la présidentielle et dans un contexte de montée de l’extrême droite en Seine-et-Marne, on a choisi de ne pas présenter de liste pour ne pas afficher de divisions à gauche », souligne la conseillère municipale. Résultat : seul le bulletin du maire sortant sera dans les bureaux de vote le 15 mars. « Ça ne va pas mobiliser les foules. Déjà que quand il y avait trois listes, la participation n’était pas très élevée… »

La question de la mobilisation des citoyens préoccupe de nombreux élus. « J’ai des collègues qui regrettent de se retrouver seuls candidats, car ils ne trouvent pas ça très sain », témoigne un maire divers droite. « Ça n’est jamais bon, un maire qui se fait réélire à 100%, ce n’est pas si confortable que ça, car on peut interroger sa légitimité si la participation est basse, et puis l’opposition peut émerger en interne », s’inquiète-t-il.

« La crainte de l’abstention, c’est quelque chose qui remonte chez nos adhérents », observe Eric Krezel, du côté des maires ruraux. De fait, les communes où seule une liste brigue la mairie sont surreprésentées parmi les villes où le taux de participation se situe en dessous de 40%.

Plus globalement, la désaffection des électeurs concerne tous les scrutins et s’est accentuée depuis plusieurs décennies. En 2008, la participation lors des élections municipales était de 66%, contre 63% en 2014 et 44% en 2020. Un décrochage qui s’explique toutefois par l’organisation du premier tour en pleine pandémie du Covid-19. Cette année, le changement de scrutin dans les petites communes peut rebattre les cartes… à condition qu’il y ait des candidats pour qui voter.