Par Germain Simoneau, Associé, Carmine Capital, Président de la commission Financement, Les Entrepreneurs (ex-CPME) (*)

En France, 17%  des enfants de dirigeants reprennent l’entreprise familiale. 50% en Allemagne, 67 % en Italie, plus de 80 % en Suède (1). Nous transmettons trois à cinq fois moins que nos voisins. Nos enfants se détournent de l’entreprise, et nous peinons à recréer la dynamique qui les entraînerait.

Les chiffres sont sans appel. Dans les dix ans qui viennent, 500 000 entreprises devront trouver un repreneur, dont une ETI sur deux (2). Trois millions d’emplois sont exposés. Le vivier de repreneurs, lui, se tarit. Nous manquons donc de bras pour faire tourner notre économie.

Quand le repreneur familial fait défaut, l’entreprise se vend, souvent à un fonds d’investissement ou à un groupe étranger. Parfois, elle ferme. Aucune de ces issues n’est neutre pour un territoire. Et ce n’est pas la volonté des dirigeants qui manque : huit sur dix déclarent vouloir transmettre à leurs enfants. Moins de deux y parviennent.

Le 23 avril dernier, Serge Papin, ministre des PME, a présenté un plan pour dynamiser la transmission. Déjà, les vieilles lunes refont surface : fiscalité, financement, intermédiation. Tout cela est un peu court. Le pacte Dutreil exonère 75 % de la valeur transmise, quand l’Allemagne va de 85 à 100 %. L’écart existe, il mérite d’être corrigé. Mais l’Italie, dont la fiscalité successorale est voisine de la nôtre, transmet trois fois plus en famille. La fiscalité freine et complexifie. Elle n’explique pas la désaffection de nos jeunes.

Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, époque où nous avons commencé à opposer le progrès social à la valeur travail et généralisé l’idée que l’entreprise était un lieu dont il fallait sortir, nous avons laissé s’installer un climat de défiance entre la France et ses entrepreneurs. Leurs enfants ont grandi, témoins des dimanches travaillés, du stress et des peines rapportées à table, et de si peu de reconnaissance en retour. Peut-on leur en vouloir d’aspirer à autre chose ?

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Et si même eux, les repreneurs naturels, commencent à déserter le capital des entreprises, comment s’étonner que nous manquions de volontés entrepreneuriales pour affronter la déferlante des 500 000 entreprises à transmettre dans les dix ans ?

Les mesures du plan Papin sont bienvenues. Mais nous aurons beau rendre la reprise plus accessible, sans postulants motivés, nous n’irons pas loin. Aucun dispositif ne transmettra une entreprise à quelqu’un qui n’en a pas le désir. Avant de dynamiser le marché, commençons par redonner envie. Ce ne sont pas des repreneurs qu’il nous manque, ce sont des vocations.

De puissants leviers existent. Encore faut-il les actionner.

Stabiliser d’abord la fiscalité : l’instabilité tue l’initiative. Rappeler ensuite que l’argent n’est pas le problème, les outils de financement existent et fonctionnent.

Ouvrir surtout la reprise au-delà de la famille : les cadres et les salariés ne sont pas encore les destinataires naturels du capital, mais ils sont déjà les dépositaires les plus légitimes des savoir-faire, et beaucoup d’entre eux sont des entrepreneurs qui s’ignorent. Montrons-leur la voie. Dire enfin à ceux qui rêvent de créer qu’on peut entreprendre sans repartir de zéro, et avec moins de risques.

Reste notre défi le plus lourd : il est culturel. 

Le terrain n’est pourtant pas hostile. Le dernier baromètre de la confiance politique de Sciences Po le montre : les artisans arrivent en tête du classement de la confiance des Français dans les organisations pour la troisième année consécutive, et les PME en troisième. Cette sympathie ne reste pas lettre morte : la France a enregistré en 2025 un nouveau record de créations d’entreprises, et les moins de 30 ans y occupent une place stable — 40 % des créateurs (3).

Le désir d’entreprendre existe donc. Il faut l’accélérer, et surtout l’ancrer : écrire un récit national qui ne soit plus tourné uniquement vers les grands concours et la voie sécurisée, mais vers la prise de risque, la dédiabolisation de l’échec et la transmission. Deux leviers, pour cela.

Changer d’abord la posture pédagogique, dès l’école. Cela commence par les enseignants eux-mêmes : une immersion en entreprise, des échanges avec un entrepreneur ou un repreneur, permettraient de forger leur sensibilité à l’échec entrepreneurial, qui n’est pas une anomalie mais une étape —  Cela continue par les élèves : au collège, au lycée, faire intervenir des dirigeants de TPE, de PME, d’ETI locales pour raconter l’aventure formidable de l’entrepreneuriat et susciter des vocations.

Réenchanter ensuite le récit, à l’échelle du pays. Il nous manque une reconnaissance forte de ce que réussissent nos chefs d’entreprise — un concours national, porté par une cérémonie et une médiatisation dignes d’une remise de trophée sportif, ferait beaucoup pour changer les mentalités. Que la France se dote enfin d’un rendez-vous où l’on célèbre ses entrepreneurs, comme elle célèbre ses champions.

C’est à ce prix que nous ferons naître les 500 000 vocations qui nous manquent.

(1) Chaire Dauphine “Entreprises familiales et investissements de long terme”

(2) DGE, ministère de l’Economie, 2026.

(*) Né en 1966, Germain Simoneau est entrepreneur depuis 40 ans. Il a créé et développé une dizaine d’entreprises dans la communication, le marketing opérationnel, l’industrie, le commerce avant de se spécialiser dans le financement des entreprises. Banquier d’affaires, il a accompagné la cession de plusieurs dizaines d’entreprises et levé près d’1 milliard d’euros de financement pour des PME et ETI. En parallèle, il s’est engagé dans l’action syndicale et institutionnelle en faveur de l’entrepreneuriat.