Avec près de 1,2 million d’entreprises créées en 2025, l’entrepreneuriat affiche un nouveau record historique, selon les chiffres publiés, mercredi 28 janvier, par l’Insee. La barre du million de créations est ainsi dépassée en France pour la cinquième année consécutive, preuve que l’envie d’entreprendre ne faiblit pas dans notre pays, malgré le spleen engendré par les crises successives depuis cinq ans, et l’instabilité politique au niveau national.
Aux deux tiers, ces entreprises sont le fait de microentrepreneurs, mais, à lui seul, le boom de la microentreprise n’explique pas cet engouement. On constate aussi une progression régulière des créations en sociétés qui pour la première fois dépasse les 300.000 créations l’an dernier, presque le double d’il y a 15 ans.
La massification de l’entrepreneuriat est devenue un fait de société. Si les années Macron resteront celles de la « start-up nation », elles ancrent aussi l’acte d’entreprendre comme un passage valorisant dans une carrière professionnelle, une ligne qui embellit un CV.
Triple injonction de salut économique
Mais à l’heure des restrictions budgétaires, la question se pose des retombées économiques et sociales de l’entrepreneuriat. A quoi sert l’entrepreneuriat ? C’est le titre – étonnant – d’un rapport publié fin 2025 par l’Observatoire de l’utilité d’entreprendre, émanation de la Fondation Entreprendre qui soutient des associations de sensibilisation et d’accompagnement à la création d’entreprise. Etonnant, car la question, très ouverte, appelle des réponses divergentes, comme le souligne le sondage* réalisé pour l’occasion par Opinionway.
Pour les entrepreneurs, la priorité est de s’assurer une certaine indépendance économique, puis de générer de la valeur et de la richesse. Pour le grand public, le rôle d’un entrepreneur est d’abord de créer de l’emploi,puis de développer personnellement et professionnellement son équipe et ses employés. Pour les associations qui accompagnent la création d’entreprise, l’objectif est que l’entrepreneur contribue au développement local ou régional, et qu’il réponde à un besoin social ou communautaire.
En résumé, l’entrepreneur se trouve confronté à une triple injonction de salut économique : créer une activité qui lui permette de vivre, et éventuellement de sortir des dispositifs d’aides sociales ; créer des emplois pour la collectivité nationale ; contribuer au développement et à la vitalité économique de son territoire. Trois objectifs qui aboutissent à un même résultat : réduire la dépense publique, et tout le monde fait comme si c’était effectivement le cas.
L’indépendance avant l’enrichissement
Or, en examinant de plus près les motivations des créateurs et créatrices d’entreprise, on décèle une dissonance. « La France est une exception, plaçant l’indépendance avant l’enrichissement. On sent une envie d’éviter le salariat, une envie d’échapper aux tensions du travail salarié », analyse Boris Descarrega, directeur associé de l’Obsoco, société d’études qui conduit chaque année un observatoire pour l’association d’accompagnement BGE. Etre son propre patron est aujourd’hui une motivation plus forte que de vivre confortablement de son activité.
La « start-up nation », celle de la French Tech, masque une réalité contrastée. On compte aujourd’hui, en France, quelques milliers de start-up pour un peu plus de 2 millions de microentrepreneurs actifs. Seuls 6,4 % d’entre eux ont engrangé plus de 15.000 euros en 2024, soit à peu près le niveau d’un SMIC annuel. Les travailleurs indépendants sont tout aussi nombreux, soit environ 2 millions. En 2023, les professions libérales avaient un revenu annuel moyen de 65.000 euros environ, quand celui des artisans et des commerçants était de seulement 30.000 euros, soit en revenu mensuel, 250 euros de moins que le salaire net moyen.
« Beaucoup ont pour projet de vie l’indépendance, appuie Sophie Jalabert, directrice générale du réseau d’accompagnement BGE. Mais celle-ci n’est pas un projet entrepreneurial. On doit s’arc-bouter sur la création de valeur, pour que les gens vivent bien de l’entrepreneuriat. » La massification de la création d’entreprise produirait, selon elle, « une paupérisation ».
Mesurer l’efficacité des aides
Aider à la création d’entreprise auprès des publics les plus fragiles répondrait avant tout à un manque de perspectives sur le marché du travail. Tandis que dans la « start-up nation », l’objectif est de soutenir l’innovation pour structurer l’économie à long terme. Les deux sont évidemment complémentaires. Mais il semble qu’aujourd’hui la question se pose de l’efficacité des aides.
La Cour des comptes a par exemple publié, en décembre 2025, des observations sur l’Acre, l’aide à la cr éation et à la reprise d’entreprise, qui consiste en une exonération de charges sociales. En 2024, elle a coûté 408 millions d’euros au budget de l’Etat et la Cour souligne son insuffisance d’évaluation. « Il est peu aisé de démontrer si l’Acre a, ou non, un effet incitatif à la création d’entreprise et si elle a également un effet sur la pérennité des entreprises ayant fait l’objet d’un soutien. » De même, il est difficile de mesurer son impact sur l’emploi. En conclusion, et sur les bases d’une évaluation « à réaliser au plus tard en 2027 », la Cour préconise deux scénarios : la suppression pure et simple de l’Acre ou son conditionnement au suivi d’un parcours d’accompagnement.
Les structures d’accompagnement, dont les plus importantes sont réunies au sein du collectif Cap Créa, propulsé par Bpifrance, mesurent leurs résultats. En moyenne, en 2024, les entreprises passées par leurs programmes ont créé ou maintenu plus de 136.000 emplois. Elles affichent un taux de pérennité à trois ans de 86 %, contre 60 % en moyenne nationale. L’Adie, qui accompagne des personnes souvent éloignées de l’emploi, notamment par l’octroi d’un microcrédit, a, elle, estimé son impact économique. Pour un euro de contribution, l’association assure générer 4,94 euros de valeur sur deux ans : 3,19 euros pour les territoires et 1,75 euro pour l’Etat.
En conclusion de son Observatoire de l’utilité d’entreprendre, la Fondation Entreprendre émet dix propositions. L’une d’elles rejoint même la demande d’évaluation de l’Acre émise par la Cour des comptes. Il convient « de démontrer l’utilité économique, sociale, territoriale et environnementale de l’entrepreneuriat », en explorant notamment « les approches coûts évités et perte de valeur créée ». A l’heure des choix budgétaires, il y a, semble-t-il urgence à rappeler la contribution positive de l’entrepreneuriat à la création de richesse et au retour au travail.
*Observatoire de l’utilité d’entreprendre réalisé auprès d’un échantillon de 527 entrepreneurs ayant créé une entreprise depuis moins de six ans, auprès d’un échantillon de 1.014 personnes de 18 ans et plus, représentatif des Français, et de 95 associations accompagnant des entrepreneurs.
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